Pression sur les prix et pénuries : conséquences économiques

février 18, 2026 Loïc Grégoire 0 Commentaires
Pression sur les prix et pénuries : conséquences économiques

Quand les médicaments disparaissent des étagères, quand les hôpitaux doivent retarder des interventions parce qu’ils n’ont plus de seringues ou de solutions de perfusion, ce n’est pas un simple désagrément. C’est une pression sur les prix et des pénuries qui frappent directement la santé des gens. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux, mais leur intensité depuis 2020 a révélé à quel point notre système de soins est vulnérable aux chocs externes. Et les conséquences économiques ne se limitent pas aux chiffres des comptes nationaux - elles se traduisent en retards de traitement, en augmentations de factures, et en inégalités accrues d’accès aux soins.

Comment les pénuries entraînent des hausses de prix

Quand la demande dépasse l’offre, les prix montent. C’est l’économie de base. Mais dans le secteur de la santé, ce mécanisme devient plus complexe. Les produits médicaux ne sont pas comme les téléphones ou les vélos : on ne peut pas simplement produire plus vite. Un médicament essentiel comme l’insuline ou un antibiotique nécessite des matières premières spécifiques, souvent produites dans un nombre limité d’usines - parfois même une seule. Quand un incendie, un embargo ou un problème logistique touche cette usine, la chaîne se casse. Et comme la demande est inélastique (les patients ont besoin du médicament, peu importe le prix), les fournisseurs peuvent augmenter les prix sans perdre de clients.

En 2021, les prix de certains ingrédients pharmaceutiques actifs ont augmenté de plus de 40 % en Europe, selon l’Office for Budget Responsibility. Dans certains cas, des médicaments de base sont passés de 2 euros à 12 euros le tube en l’espace de six mois. Ce n’est pas une spéculation : c’est la conséquence directe d’une rupture dans la chaîne d’approvisionnement. La Banque centrale européenne a estimé que les perturbations des chaînes logistiques ont augmenté l’inflation des produits médicaux de 0,7 point de pourcentage pendant la période la plus critique. Pour les patients, cela signifie qu’ils paient plus, ou qu’ils n’ont tout simplement pas accès à ce dont ils ont besoin.

Les pénuries dans les soins : quand les hôpitaux manquent de tout

Les pénuries ne concernent pas seulement les comprimés. Elles touchent aussi les équipements, les consommables, et même le personnel. Pendant la crise post-pandémique, les hôpitaux en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis ont connu des ruptures de stock de masques, de gants, de solutions antiseptiques, et même de sacs pour dialyse. L’Institut de gestion des approvisionnements a montré que 71 % des établissements de santé ont dû reporter des interventions programmées en 2022 à cause de manque de matériel.

Le problème ne vient pas seulement de l’absence de production. Il vient aussi de la concentration des fournisseurs. Près de 80 % des gants médicaux en Europe sont produits en Malaisie. Quand une inondation a touché les usines en 2021, les stocks ont été épuisés en quelques semaines. Les hôpitaux n’avaient pas de plan B. Les systèmes de stockage étaient conçus pour l’efficacité, pas pour la résilience. Résultat : des soins retardés, des risques infectieux accrue, et des coûts cachés qui grimpent - parce que les établissements doivent payer des prix exorbitants pour des livraisons express ou recourir à des fournisseurs alternatifs de moindre qualité.

Le rôle des politiques publiques : quand les prix sont contrôlés, les pénuries s’aggravent

On pourrait penser que fixer un prix maximum pour les médicaments protège les patients. C’est souvent l’intention. Mais en pratique, cela crée un effet inverse. Quand un médicament est vendu à un prix trop bas par rapport à son coût de production, les fabricants n’ont plus intérêt à le produire. Ils le réduisent, le délocalisent, ou l’arrêtent complètement. La Fondation pour l’éducation économique a montré que les contrôles de prix augmentent les pénuries de 3 à 5 fois plus que les marchés libres.

En 2021, le gouvernement britannique a imposé un plafond de prix sur l’énergie. Résultat : 27 fournisseurs d’énergie ont fait faillite. Le même mécanisme a touché les fournisseurs de produits médicaux. En France, des antihypertenseurs ont disparu des pharmacies en 2022 parce que les prix de vente étaient trop bas pour couvrir les coûts de transport et de réglementation. Les patients ont dû changer de traitement - parfois sans avis médical. Les économistes appellent cela une « déformation de la pénurie » : les gens ne manquent pas parce qu’il n’y en a pas, mais parce que le prix ne peut pas ajuster l’offre à la demande.

Infirmières dans un couloir d'hôpital avec des objets médicaux flottants qui disparaissent, un écran d'alerte rouge au fond.

Les conséquences sur les inégalités de santé

Les pénuries et les hausses de prix ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les personnes à faible revenu, les retraités vivant sur une pension fixe, les populations rurales - elles sont les premières à subir les conséquences. Quand un médicament coûte 15 euros au lieu de 5, les patients sans couverture complète l’abandonnent. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé en 2023 a montré que dans les pays à revenu intermédiaire, 37 % des patients ont renoncé à leur traitement chronique à cause de son prix. Dans les pays développés, ce taux est plus faible, mais il a doublé depuis 2020.

Les hôpitaux publics, financés par l’État, doivent parfois choisir entre acheter des médicaments ou des équipements. Ils ne peuvent pas faire les deux. Résultat : les patients avec des maladies rares ou complexes sont les premiers à être sacrifiés. Les pénuries creusent les inégalités. Ce n’est pas une question de hasard : c’est une logique économique inéluctable quand les ressources sont limitées et que les prix ne reflètent plus la valeur réelle.

Comment les entreprises et les systèmes de santé s’adaptent

Les plus grands acteurs du secteur de la santé ont commencé à changer leur stratégie. Au lieu de dépendre d’un seul fournisseur, ils ont mis en place des réseaux de double approvisionnement. Une étude McKinsey en 2022 a montré que les entreprises qui avaient deux fournisseurs pour chaque produit critique ont subi 35 % moins de ruptures. D’autres ont investi dans des outils numériques pour suivre en temps réel les stocks, les délais de livraison, et les alertes de production. Ces systèmes permettent d’anticiper les pénuries avant qu’elles ne surviennent.

Certains pays ont aussi modifié leurs règles. L’Allemagne a temporairement assoupli les règles de concurrence en 2021 pour permettre aux fabricants de médicaments de collaborer sur la répartition des stocks. Résultat : les pénuries de médicaments essentiels ont baissé de 19 % en six semaines. D’autres pays ont créé des réserves stratégiques de produits critiques, comme les vaccins ou les antibiotiques. Ces mesures ne résolvent pas tout, mais elles réduisent les chocs.

Des patients devant une pharmacie vide au lever du soleil, chacun tenant une ordonnance, un réseau lumineux se forme au-dessus d'eux.

Le futur : des pénuries permanentes ou une nouvelle organisation ?

Le Index de Pression des Chaînes d’Approvisionnement Mondial (GSCPI) de la Réserve Fédérale de San Francisco a retrouvé son niveau d’avant la pandémie en 2023. Cela suggère que les ruptures les plus graves sont derrière nous. Mais ce n’est pas une fin. Les risques sont désormais structurels. Le changement climatique, les conflits géopolitiques, la relocalisation des productions (nearshoring), et les pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans les industries pharmaceutiques - tout cela continue de peser.

Le Fonds monétaire international prévoit que les pressions sur les chaînes d’approvisionnement resteront 15 à 20 % au-dessus des niveaux d’avant 2020 jusqu’en 2025. Cela signifie que les hausses de prix et les pénuries ne disparaîtront pas. Elles vont devenir plus fréquentes, plus localisées, et plus difficiles à anticiper. Les systèmes de santé qui n’ont pas intégré la résilience dans leur planification vont continuer à subir des crises. Ceux qui ont investi dans la diversification, la transparence et la flexibilité, eux, vont survivre - et mieux soigner.

Que faut-il retenir ?

Les pressions sur les prix et les pénuries ne sont pas des accidents. Ce sont des signaux d’un système qui fonctionne mal. Quand les prix ne peuvent pas monter, les produits disparaissent. Quand les fournisseurs sont trop concentrés, les ruptures deviennent catastrophiques. Quand les politiques publiques ignorent la logique économique, elles aggravent les problèmes qu’elles veulent résoudre.

La santé ne peut pas être traitée comme une marchandise ordinaire. Mais elle ne peut pas non plus être isolée des lois de l’économie. La solution n’est pas de contrôler les prix. C’est de rendre les chaînes d’approvisionnement plus résilientes, plus transparentes, et plus diversifiées. C’est de permettre aux prix de refléter la réalité - pour que les produits restent disponibles. Et c’est de préparer les systèmes de santé à vivre avec des aléas, pas à les ignorer.

Pourquoi les prix des médicaments augmentent-ils même quand il y a des pénuries ?

Les prix augmentent parce que la demande reste constante (les patients ont besoin du médicament) tandis que l’offre diminue. Dans un marché libre, les prix montent pour rationner la ressource limitée. Dans les systèmes de santé où les prix sont contrôlés, les fabricants arrêtent de produire parce qu’ils ne peuvent pas couvrir leurs coûts. Le résultat : les pénuries s’aggravent, et les patients n’ont plus accès au traitement.

Les contrôles de prix aident-ils à éviter les pénuries ?

Non. Les contrôles de prix empêchent les prix d’ajuster l’offre à la demande. Quand un médicament est vendu trop cher, les gens en achètent moins. Quand il est vendu trop peu cher, les fabricants n’en produisent pas assez. Les contrôles de prix créent une distorsion : les produits disparaissent des rayons, et les patients sont les premiers à en souffrir. Des études montrent que les pénuries sont 3 à 5 fois plus fréquentes dans les marchés sous contrôle de prix.

Pourquoi les pénuries de médicaments touchent-elles davantage les pays en développement ?

Parce que leurs chaînes d’approvisionnement sont moins diversifiées, moins résilientes, et moins financées. La plupart des médicaments essentiels sont produits dans quelques pays (Chine, Inde, Europe). Les pays en développement dépendent fortement des importations. Quand un blocage survient - à cause d’un conflit, d’une tempête ou d’un problème logistique - ils n’ont pas de stock de secours ni de capacités de production locale. Le FMI a montré que les pays à revenu faible subissent 25 à 30 % de plus de perturbations que les pays riches.

Les hôpitaux peuvent-ils stocker plus de médicaments pour éviter les pénuries ?

C’est possible, mais coûteux. Stocker des médicaments implique des coûts de conservation (réfrigération, rotation des stocks, sécurité), des risques de péremption, et des contraintes réglementaires. Les hôpitaux n’ont pas les budgets pour stocker des mois de consommation. De plus, certains médicaments ont une durée de vie très courte. La solution n’est pas de stocker davantage, mais d’avoir plusieurs fournisseurs, des alertes en temps réel, et des partenariats avec d’autres établissements pour partager les stocks en cas de crise.

Quel rôle joue la logistique dans les pénuries de santé ?

La logistique est au cœur du problème. Même si un médicament est produit en quantité suffisante, s’il est bloqué dans un port, retardé par une grève, ou perdu en transit, il n’arrive pas à destination. Les chaînes d’approvisionnement médicales sont extrêmement sensibles aux retards. Une étude a montré que 65 % des ruptures de stock dans les hôpitaux étaient causées par des problèmes logistiques, pas par des manques de production. La modernisation des systèmes de suivi - avec des capteurs, des logiciels de prévision, et des partenariats avec les transporteurs - est essentielle pour réduire ces perturbations.

Les pénuries et les pressions sur les prix ne sont pas des événements temporaires. Ce sont des révélations. Elles montrent où notre système de santé est fragile. La réponse n’est pas de revenir en arrière. C’est de construire un système plus résistant, plus juste, et plus réactif. Parce que quand un médicament manque, ce n’est pas un chiffre qui tombe. C’est une vie qui risque.


Loïc Grégoire

Loïc Grégoire

Je suis pharmacien spécialisé en développement pharmaceutique. J'aime approfondir mes connaissances sur les traitements innovants et partager mes découvertes à travers l'écriture. Je crois fermement en l'importance de la vulgarisation scientifique pour le public, particulièrement sur la santé et les médicaments. Mon expérience en laboratoire me pousse à explorer aussi les compléments alimentaires.


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